Sourire Made in France :
défendre une idée sans ignorer la réalité

Par Thierry Beaune, Membre du Bureau national de l'UNPPD

À l’approche du Dental Forum 2026, où ces enjeux seront largement débattus, la question de la fabrication française de prothèses dentaires s’impose plus que jamais.

Défendre le « Made in France » est aujourd’hui un enjeu stratégique pour toute la profession.
Mais pour être crédible et durable, cette ambition doit s’appuyer sur une vision lucide des transformations en cours.

Un débat nécessaire
pour l’avenir de la profession

Le mouvement « Je choisis le sourire Made in France », porté notamment par l’UNPPD, l’APD et Smile Reference, a le mérite d’ouvrir un débat essentiel : celui de l’avenir de la fabrication de prothèses dentaires en France.

Dans un contexte de concurrence internationale croissante et d’importations massives, défendre une production nationale est non seulement compréhensible, mais probablement indispensable.

Mais encore faut-il que cette défense repose sur une vision réaliste du métier et de ses mutations.

Car le danger serait de transformer une idée juste en un discours nostalgique, déconnecté des réalités économiques et technologiques.

Une prothèse dentaire
est aussi un produit manufacturé

Il est tentant de présenter la prothèse dentaire uniquement comme un produit de santé ou comme une œuvre artisanale.

La réalité est plus complexe.

Une prothèse dentaire est certes un dispositif médical, mais c’est également un produit manufacturé, soumis aux mêmes logiques industrielles, technologiques et économiques que beaucoup d’autres productions.

Dans un marché mondialisé, cette réalité ne peut être ignorée.

Défendre la fabrication française est légitime.

Mais elle ne pourra être pérenne que si elle reste compétitive et adaptée aux évolutions technologiques.

Le métier a changé :
de la spatule à la souris

Pendant des décennies, le prothésiste dentaire a été choisi pour sa capacité à interpréter et corriger les empreintes imparfaites, à modeler la matière, à sculpter, stratifier, ajuster.

Aujourd’hui, la révolution numérique bouleverse profondément cet équilibre.

Les scanners intra-oraux, redéfinissent les méthodes de fabrication.

Le talent du prothésiste ne disparaît pas.

Il se déplace simplement de la spatule vers la souris.

Refuser cette transformation ou tenter de figer la profession dans une vision artisanale idéalisée serait une erreur stratégique.

L’ambiguïté du « Made in France »

Le slogan « Made in France » porte en lui une ambiguïté.

Parle-t-on d’une prothèse fabriquée sur le territoire français, ou d’une prothèse fabriquée artisanalement à la main ?

Ces deux réalités sont souvent confondues. 

Or un laboratoire totalement numérique, équipé de centres d’usinage automatisés, peut parfaitement produire en France des dispositifs de qualité à prix cassés.

La question n’est donc pas de savoir si la prothèse est faite à la main ou par machine.

La vraie question est : où est conçue, maîtrisée et produite la valeur ?

La proximité laboratoire–cabinet :
un argument à relativiser

La proximité entre cabinet et laboratoire est régulièrement présentée comme un avantage déterminant.

Elle peut l’être dans certains cas.

Mais la transformation numérique des flux de travail a largement modifié cette réalité. Les échanges de données numériques, les photographies cliniques ou de teintes très utile lors de la finition de la prothèse permettent aujourd’hui une communication extrêmement précise, même à distance.

De même, les rencontres directes entre patient et prothésiste ne doivent pas être systématisées.

Le patient relève avant tout de la responsabilité du chirurgien-dentiste. Multiplier ces interactions peut parfois créer des confusions dans la réalisation prothétique et dans la répartition des responsabilités.

La transparence n’est pas un slogan, c’est déjà la loi

La traçabilité et l’origine des dispositifs médicaux ne sont pas des concepts nouveaux.

La réglementation européenne impose déjà que chaque prothèse soit accompagnée d’une déclaration de conformité et d’une information sur son origine.

Les contrôles menés par l’ANSM montrent d’ailleurs que cette obligation est encore très peu appliquée dans de nombreux cabinets.

Le véritable enjeu n’est donc pas d’inventer de nouveaux slogans, mais d’appliquer réellement les règles existantes et de renforcer la transparence.

Le patient et le prix :
une réalité qu’on ne peut plus ignorer

Le discours selon lequel le choix d’une prothèse ne devrait pas être influencé par des considérations financières ne correspond plus totalement à la réalité du terrain.

Les paniers de soins sont apparus, et la nouvelle génération de chirurgiens-dentistes aborde désormais ces questions avec beaucoup plus de pragmatisme. 

Et le patient lui-même est devenu un acteur informé. Ignorer ce facteur économique serait une erreur stratégique.

Si les laboratoires français veulent continuer d’exister demain, ils devront conjuguer qualité, innovation et compétitivité.

Attention aux combats symboliques

La défense de la fabrication française est une cause respectable.

Mais elle ne doit pas se transformer en posture idéologique ou en combat symbolique.

La profession n’a pas besoin de nouveaux Don Quichotte de la fabrication nationale.

Elle a besoin d’entrepreneurs capables d’investir dans les technologies, d’organiser des modèles de production modernes et de répondre aux exigences d’un marché profondément transformé.

Le futur du métier :
une nouvelle forme d’excellence

La fabrication traditionnelle, sculptée et stratifiée à la main, ne disparaîtra pas totalement.

Mais elle sera probablement réservée à des réalisations spécifiques, portées par des techniciens d’exception.

Pour la grande majorité des dispositifs, la production sera 100% numérique.

Le savoir-faire du prothésiste s’exprimera alors dans : 

  • la conception digitale sans retouche 
  • la maîtrise des flux numériques, 
  • l’intégration des technologies de fabrication.

Le talent ne disparaît pas, il change simplement de langage

Le mouvement « Je choisis le sourire Made in France » peut être une opportunité pour valoriser la profession et rappeler l’importance de la traçabilité et de la qualité.

Mais pour être crédible, cette démarche doit s’appuyer sur une vision réaliste du futur.

Car l’avenir des laboratoires français ne dépendra pas seulement d’un slogan.

Il dépendra de leur capacité à embrasser la révolution numérique, à innover et à rester compétitifs dans un marché mondial. 

C’est à ce prix que la fabrication française pourra réellement continuer à exister.

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